Menu principal:
Enfants trouvés
Les noms des "sans noms"
Pour nommer les enfants abandonnés, à I'identité vague ou inconnue, les institutions ont adopté des systèmes des plus étonnants. D'où la présence d'étranges patronymes dans certains arbres généalogiques.
Il n'est pas rare que le généalogiste amateur, lors de la recherche de ses ancêtres, trouve mention d'un ancien pupille élevé par tel ou tel hospice. L'abandon était courant. Au plus fort du phénomène, entre la fin de l'Ancien Régime et le début du Second Empire, ce sont plus de trente mille enfants qui étaient abandonnés en France chaque année. À cette époque, Paris en recevait annuellement de 6000 à 8000, et Lyon près de 2000. Plus rares dans les régions rurales, ces abandons existaient toutefois dans de petites villes comme Bourg-en-Bresse (une centaine par an), Tulle, Uzerche ou Grasse.
Dans certains cas, lors de l'abandon, l'enfant était porteur d'un billet indiquant son identité ou du moins le nom que la mère souhaitait lui voir porter. Dans d'autres cas, ces enfants étaient " anonymes " au sens fort du terme. Comment ces enfants " sans nom " étaient-ils dénommés ensuite ? Les enfants identifiés gardaient-ils le nom indiqué sur le billet ? Des repères existent ; on s'attachera à faire ici la distinction entre les règles et les pratiques.
Des noms " vraisemblables "
Sous l'Ancien Régime, aucune règle générale ne s'applique et chaque institution charitable fixe à son gré l'attribution de noms aux enfants. En dépit de connaissances encore très lacunaires, il apparaît que les pratiques ont été très diversifiées. Les usages locaux prédominent et reflètent l'attitude face à ces naissances.
Le Concile de Trente avait fixé que dans les trois jours suivant la naissance, lors du baptême. l'enfant devait recevoir un prénom et un nom et les hospices s'acquittent effectivement de ce devoir.
La proportion d'enfants sans nom était très variable d'une ville à l'autre : 36 % à Rouen dans les années 1770, 22 % à Paris, 20 % à Nancy à la même époque. Lors de leur arrivée dans l'institution, les enfants trouvés et abandonnés recevaient systématiquement un baptême "sous condition" par lequel leur nom était confirmé ou une identité nouvelle leur était attribuée. Lorsqu'un billet laissé avec l'enfant signalait la volonté de lui voir attribuer un nom, ce souhait était en général respecté, systématiquement dans le cas de Paris. Pour les enfants anonymes, une méthode souvent utilisée consistait à leur attribuer un prénom double, l'un d'entre eux pouvant se transformer en nom. La plupart du temps les religieux optaient pour des saints les plus réputés (Martin, Jean, Marie, Anne...), plus rarement pour des saints moins connus, ce qui pouvait donner au pupille un nom surprenant. Dans d'autres cas, les noms étaient inventés de toutes pièces. Les noms de pays et de ville, plus ou moins lointains (Marseille, Cracovie, Tibé), ou les noms de lieux (Escalier, Tour, Delaporte, Delamarche) ont été largement utilisés. Des noms de personnes impliquées dans le processus d'abandon (prêtre, employé de l'hospice, sage-femme) ont également été utilisés, les uns et les autres pouvant être parrains ou marraines de dizaines d'enfants. Par exemple de nombreux noms ont été obtenus par déformation du nom de madame Godefrain, sage-femme parisienne : Degafrain, Godet, Gondel, Gaudet, Gode, Gofat, Goffe, Gofrot, Gondefrain.
Des noms, plus spécifiques, ont également été créés en relation avec les caractéristiques de l'enfant (Toutbeau, Lablonde, mais aussi Trouvé, Grossetête ou Galeux) ou les circonstances de l'abandon (Nuit, Larue).
Globalement, on peut considérer que la plupart des noms créés pour les enfants anonymes au cours du XVIIIe ont été des noms " vraisemblables ", c'est-à-dire ne signalant pas de manière immédiate leur origine.
Une circulaire spécifique en 1812
Les comportements en la matière se modifient brutalement avec la Révolution. Alors même que les enfants abandonnés se trouvent placés sous la protection de la République, devenant des " enfants de la patrie ", une proportion non négligeable d'entre eux se voit doter de noms surprenants, propres à marquer leur origine et à gêner ainsi leur insertion sociale. Les noms empruntés au règne végétal et animal se multiplient. Certes, les Républicains fervents n'ont pas hésité à donner des prénoms de même nature à certains de leurs enfants. Le décret du 29 floréal an II (18 mai 1794) faisait disparaître du calendrier les noms des saints, au profit de vocables républicains (fleurs, minéraux, animaux, vertus, grands hommes de l'Antiquité). Mais dans le cas des pupilles, il s'agit également de leur nom " de famille ". Un enfant est ainsi dénommé Guillotine !
Mais c'est surtout la circulaire du 30 juin 1812 qui va réglementer l'attribution de noms aux enfants trouvés et abandonnés. L'objectif déclaré est de donner à chaque enfant un nom qui lui soit propre et à éviter que ce nom constitue un signe infamant rappelant l'origine de l'individu (voir ci-dessous).
À Bordeaux de nombreux noms sont tirés du nom du mois de l'abandon. Pour ceux abandonnés en Vendémiaire, on trouve par exemple Vendick, Vendignac, Vendelux, Vendirose, Ven-diolle, Vendiev ou Vendin.
Concrètement, les pratiques ne sont pas unifiées pour autant. Le nombre de plus en plus élevé de nouveau-nés recueillis par les hôpitaux, et notamment celui des enfants sans indication nominative, va également influencer la dénomination. Dans les années 1820, les anonymes représentent 86 % des pupilles de Nancy, 77 % de ceux de Bordeaux, 66 % de ceux de Nantes. Dans ces villes, ce sont donc des centaines de noms qui doivent être créés et attribués chaque année.
Les noms tirés des règnes végétaux et animaux se multiplient dans les premières décennies du XIXe siècle. Les Rozeau, Épinard, Cerfeuille, Crapaud, Limace, Papillon, La Fougère, Duchesne se trouvent dans de
nombreuses régions, dans les grandes villes comme dans le département rural de la Corrèze.
Dans certaines villes comme Nancy ou Lyon les références à l'histoire et à la mythologie sont nombreuses avec, par exemple. Minerve, Hercule, Vespasien, Tacite ou Pythagore.
Des systèmes pour faire face à l'affluence
Face au nombre de noms à créer, certains hôpitaux se dotent de systèmes alphabétiques. Un des plus simples, appliqué à Paris et à Rouen dans les années 1820-1850, consiste à attribuer la même initiale à tous les noms du mois et à décliner l'alphabet. Un système plus compliqué, consistant à déterminer la première et les dernières lettres du nom et de faire varier les lettres intermédiaires, est en vigueur à Nantes. Cela donne par exemple en octobre 1837 des noms commençant par la lettre B et se terminant par les lettres OIS (Badois, Bidois, Brajois, Bouvois...) Le mois suivant l'initiale est C et les dernières lettres EAU (Château, Créneau, Co-geau, Courteau...). À Bourg-en-Bresse on joue sur l'alternance entre consonnes et voyelles, permettant de décliner à l'infini des noms plus ou moins euphoniques (voir ci-contre). Par contre, donner à de très nombreux enfants le même nom a été peu pratiqué en France. On trouve tout de même cette situation à Uzerche où, dans les années 1840, de très nombreux enfants reçurent le nom de Rassoir.
L'origine de certains noms reste énigmatique et c'est parfois le hasard des recherches qui permet d'obtenir une explication. Ainsi deux enfants abandonnés à Lyon en 1852 et 1858 avaient reçu le nom Crobate pour lequel aucune explication ne venait à l'esprit. Mais ces enfants ont tous deux été repris en 1864 par leurs parents, Léon R. et Adeline G. L'acte de reddition des enfants nous apprend que leurs parents étaient "artistes acrobates ", ce qui explique probablement le nom choisi par les hospices.
Les pratiques divergent également sur le fait de conserver ou de modifier le nom indiqué par la mère lors de l'accouchement à l'hospice ou sur un billet. À Bordeaux, la règle qui prévalait était de conserver ce nom, mais cela cesse durant la période 1817-1823. À Bourg-en-Bresse le nom indiqué est systématiquement changé par l'hospice. Cela va jusqu'à attribuer des noms différents à des enfants jumeaux abandonnés simultanément, ce qui entraîne la perte de ce lien familial.
Au XIXe siècle, des dérives révélatrices
Enfin, il faut faire état de quelques cas dans lesquels les pupilles ont reçu des noms qui ne pouvaient que leur porter préjudice. En Corrèze quelques enfants ont eu la mauvaise fortune d'être nommés Glaire ou Crottalaire. Une fille reçoit le nom de Mauvaiserencontre et une autre celui de Fornication. Les noms sont parfois surprenants par leur structure. Par exemple, à Bourg-en-Bresse, l'un est appelé L'O et un autre Le.L.L. L'emploi d'initiales se retrouve à Paris où une fille est nommée Marie N.V.D.A., un garçon Jospeh M.L.H.X. et une autre fille Marie F.M.L.D.J.C.D. Cette manière de faire révèle probablement le regard négatif porté par certains employés des hospices, et au-delà par une partie importante de la population, sur les pupilles des hospices, héritiers des "vices" ayant entouré leur conception. Le nom est alors employé comme une sanction pesant sur l'enfant, une manière de le stigmatiser durablement.
Cas particulier et révélateur également que celui des enfants trouvés recevant en tout et pour tout un prénom, pratique observée dans plusieurs départements (Loire, Puy-de-Dôme) au début du XIXe siècle. En cas de mariage du pupille devenu adulte, l'espace consacré à l'inscription du nom reste alors vide, symbolisant l'identité incomplète de l'individu.
Encore faudrait-il savoir pourquoi quelques enfants ont ainsi été marqués alors que la plupart de leurs compagnons recevaient des noms plus ou moins anodins. L'étude systématique des registres lyonnais ne montre pas de différence selon le sexe de l'enfant ou l'identité de la mère. Peut-être l'état de santé joue-t-il un rôle, et ce seraient les enfants entrés à l'hospice en très mauvaise santé qui auraient reçu les noms les plus péjoratifs. Ce n'est qu'une hypothèse, mais elle expliquerait que ces noms hors norme n'aient pas été transmis. Autre hypothèse, peut-être faut-il voir dans cette pratique avant tout le comportement de certains employés particulièrement agressifs et peu conscients de la gravité de leur acte.
Toujours est-il que la plupart de ces noms spécifiques n'ont pas été transmis jusqu'à nos jours. Il faut incriminer la forte mortalité des pupilles, leur difficile accès au mariage et à la paternité, et peut-être, mais cela reste à vérifier, les changements de nom. Une recherche menée sur les noms rares portés par les pupilles de la région lyonnaise montre que la plupart n'ont fait l'objet d'aucune naissance répertoriée dans la base Insee durant la période 1891 1940 II a tout de même été possible de retrouver la descendance au XXe siècle de quelques pupilles du XIXe siècle porteurs de noms spécifiques.
Vers une normalisation
Une solution partielle à ces dérives viendra avec une circulaire du 13 août 1841 par laquelle le ministère de l'Intérieur rappelle que l'enfant né dans un hospice ou recueilli par celui-ci peu après sa naissance doit être présenté dès que possible à l'officier d'état civil, lequel inscrira ses noms et prénoms, veillant à ce que ceux-ci ne soient pas discriminatoires. Il devient donc impossible à tel ou tel employé de l'hospice d'exercer son imagination au détriment des pupilles et les pouvoirs publics assurent leur protection à ces enfants. C'est à cette époque que la mortalité des pupilles commence à baisser sensiblement et qu'une proportion plus importante d'entre eux atteint l'âge adulte. Et c'est à partir du début de la troisième République que les autorités prennent conscience de la baisse de la natalité et du début de dépopulation des campagnes reculées. Massivement placés comme domestiques dans les zones rurales pauvres, les enfants assistés sont appelés a assurer la relève des bras dans ces régions où les ouvriers agricoles font défaut.
La circulaire du 31 décembre1905, prise par le Garde des Sceaux, rappelle les dispositions du code civil et celles de la circulaire de1812 : " vous recommanderez en conséquence aux officiers de l'état civil de ne jamais perdre de vue que les noms attribués par eux sont susceptibles d'être portés par plusieurs générations, et qu'il convient de les choisir de telle sorte qu'ils ne puissent être pour leurs titulaires une cause de difficulté, de déboires ou d'ennuis. Les noms ne devront donc ni évoquer l'origine de l'enfant, ni appartenir à une famille de la commune, ni pouvoir être confondus avec un prénom, ni attirer l'attention par leur bizarrerie, ni prêter au ridicule ".
Cette circulaire fut largement appliquée et marque de manière générale la fin de la stigmatisation d'une partie des enfants trouvés par le nom. L'existence de quelques écarts à la règle est toutefois attestée par une proposition de loi, refusée par le Sénat, déposée en 1932 et qui visait à ajouter au nom des enfants exposés un nom de lieu. Le refus a été motivé par le fait que " les officiers d'état civil n'ont encore que trop tendance à donner des noms rappelant les circonstances de leur naissance ou de leur découverte (comme) Laporte quand un enfant est trouvé sous une porte cochère "