Généalogie


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Article Dejardin

Enfants trouvés

Article de Monsieur André Dejardin paru dans la revue "Le Guetteur Wallon"
n° 3-1993

Cet article est consultable à la bibliothèque communale de Namur, impasse des Capucins

TROUVÉS, ABANDONNES…, ENFANTS PERDUS

La lecture des "Œuvres complètes du baron de Stassart" peut paraître une opération bien saugrenue'". Il ne faut cependant pas l'assimiler à une perte de temps, car on y découvre des choses peu banales. C'est le cas de son intervention du 23 mars 1839, au Sénat, sur la question de savoir s'il convient de supprimer les tours pour les enfants trouvés. A ce propos, il disait notamment ceci : "Les théoriciens philanthropes s'occupent depuis longtemps de cette grave question; mais l'expérience est venue appuyer les arguments de ceux qui pensent que l'intérêt de l'humanité, de la saine morale et de la société exige le maintien des tours. Partout où les tours furent supprimés, on eut à déplorer d'innombrables infanticides. Je me rappelle qu'aussitôt après que les enfants eurent cessé d'être une charge du gouvernement pour devenir une charge communale, la régence de Namur ordonna la fermeture du tour de son hospice. Qu'en résulta-t-il? C'est que, chaque jour, on rencontrait des cadavres d'enfants, et l'on s'empressa, cédant à la clameur publique, de rétablir les choses sur leur ancien pied [..]. On recommande de ne négliger aucune recherche afin de réduire le nombre des enfants trouvés. Des recherches mais lesquelles? Les recherches de la maternité ne sont pas sans danger : elles peuvent provoquer des infanticides". Mr le comte Duval de Beaulieu prit ensuite la parole et fit état d'un crime horrible commis récemment à Tournai où une femme chargée de transporter à Lille dix enfants trouvés leur avait donné la mort. Que se passait-il donc, chez nous, voici cent cinquante ans d'ici? Nos ancêtres étaient-ils des monstres? Au-delà des discussions parlementaires, penchons-nous sur quelques faits établis dans la province de Namur à laquelle Goswin de Stassart se réfère.

1. Des faits en chiffres

En 1841, 1e service des enfants trouvés et abandonnés de la commission administrative des hospices de Namur recensait 25 enfants abandonnés et 570 enfants trouvés. Ils se répartissaient comme suit: 81 du 1er âge, 276 du 2ème âge et 213 du 3e âge. Peu de commentaire sur ces chiffres, qui, sans doute, ne présentent rien d'exceptionnel, sinon la suggestion qu'ils sont liés au nombre de naissances illégitimes. On constate, en effet, qu'au cours de cette même année, la proportion de naissances illégitimes était de 1 pour 21 pour l'ensemble de la province. La situation était toutefois différente par arrondissement. Ainsi aux deux extrêmes, trouvions-nous Namur avec 1 sur 4 et Philippeville avec 1 sur 61.Le rapport ajoute que "au nombre des enfants illégitimes, il s'en trouve 112 qui ont été exposés sur la voie publique et recueillis par l'hospice des enfants trouvés; or ce serait une erreur de croire qu'ils appartiennent exclusivement à la ville de Namur ; il est reconnu, au contraire, qu'une grande partie de ces enfants arrive du dehors. Au lieu d'augmenter, comme on aurait pu le craindre, le nombre des infanticides commis dans cette province a, au contraire, diminué". De 1848 à 1851, ce nombre était tombé à 15, soit une moyenne annuelle de 5.Il est tombé à 51 pour les années 1852-1866; ce qui ne forme qu'une moyenne annuelle de 3,4 pour les quinze dernières années.
Ces données chiffrées pourraient laisser croire que la société et les lois se montraient laxistes à l'égard de ce phénomène social. Il n'en était rien. Sous l'ancien régime , on relève dans le " Dictionnaire ou traité de la police générale des villes, bourgs, paroisses et seigneuries de la campagne" que "c'est un crime d'exposer des enfants et de les abandonner" et que "c'est un crime d'exposer un enfant parce qu'il peut être dévoré par des cochons et autres animaux, mourir dans des convulsions et autres accidents". Cette sévérité se retrouve au XIXe siècle, chez nous, sous le régime hollandais. Le Code administratif stipule que "ceux qui auront exposé et délaissé en un lieu solitaire un enfant au-dessous de l'âge de sept ans accomplis, ceux qui auront donné l'ordre de l'exposer ainsi, si cet ordre a été exécuté, seront, pour ce seul fait, condamnés à un emprisonnement de six mois à deux ans, et à une amende de 7 florins 56 centièmes à 94 florins 50 centièmes", peine évidemment aggravée si "par suite de l'exposition et du délaissement, l'enfant est demeuré mutilé ou estropié et si la mort s'est ensuivie, l'action sera considérée comme meurtre".

2. Théorie et pratique

Alors pourquoi et comment tant d'enfants perdus au défi de la loi? André Uyttebrouck en proposant ces définitions les lie aux causes:
-"L'enfant abandonné est le plus généralement de naissance légitime; il se distingue de l'orphelin par le fait que ses parents sont vivants, mais ont cessé de s'occuper de lui (disparus par fuite, exil, bannissement ou colloques...). Son sort fut rapidement assimilé à celui de l'orphelin".
-"L'enfant trouvé, quant à lui, est le plus souvent un enfant illégitime abandonné à sa naissance par sa mère. Ce peut être aussi un nouveau-né venu au monde dans une famille extrêmement pauvre, rejeté par ses parents pour des raisons économiques et qui a eu néanmoins la "chance" de ne pas être éliminé physiquement".
Les précisions terminologiques, et, partant, les réalités, peuvent être prises en défaut par les astuces des uns et des autres. L'exemple en est fourni à Mons par Armand-Gaston Camus qui explique que "des parents, qui s'ennuient de nourrir leurs enfants, quittent la ville et les y laissent. Les voisins les conduisent à l'hospice et déclarent que ce sont des enfants abandonnés, dont le père et la mère ont quitté la ville. Les enfants sont reçus. Deux jours après, les parents reviennent et comme on laisse aux enfants la liberté de sortir, leurs parents les voient tant qu'ils le jugent à propos. Abandonné veut donc dire, dans cette ville, mis en pension gratuite entre les mains de la Nation". Tout est-il vraiment aussi simple, aussi innocent? On se surprend à en douter et à céder à la tentation d'ajouter à l'artifice de la pension gratuite aux frais de la Nation des causes plus fondamentales, des motifs plus graves: l'illégitimité et la misère.
A une époque de rigueur morale liée à des impératifs religieux, l'enfant illégitime est l'enfant du péché. La société peut être aussi sévère envers lui qu'envers sa mère, sévérité à laquelle cette dernière pourra tenter d'échapper en recourant aux procédés abortifs de l'époque décrits par Jacques Marchant dont la mère donna le jour à vingt-cinq enfants! Procédés qui "en cas d'échec, conduisaient au dernier recours de l'étouffement du nouveau-né, mort par suffocation".
Cette hypothèse est émise par M. l'abbé Henrivaux se fondant sur la réaction des synodes diocésains: "On interdit aux parents de prendre dans leur lit des enfants de moins d'un an. A Tournai, en 1681, les contrevenants doivent être dénoncés à l'évêque ou à son vicaire général, afin qu'on envisage à leur égard les remèdes canoniques opportuns".
Tous ces enfants sacrifiés sont-ils des enfants de la licence ou de la misère? L'expression et le point d'interrogation surgissent à propos du refus du nouveau-né. La réponse va dans les deux sens avec, cependant, un "mais". Ce "mais", Jacques Gélis, dans cette étude sur la naissance dans l'Occident moderne, le fonde sur l'origine sociale des enfants trouvés. Il cite, en 1778, à Rouen, le cas de l'exposition d'un bébé pourvu d'un trousseau de luxe. Plus loin, à partir d'une statistique de cette même année, il estime qu'un tiers des enfants confiés à l'hospice sont nés en familles bourgeoises : "La petite et la moyenne bourgeoisie parisienne utilisent désormais les "services" d'une institution. Nulle appréhension ne se manifeste à l'égard de l'hospice. Pourquoi mettraient-ils en cause la qualité de l'accueil?".
D'autres raisons peuvent aussi jouer, telles celles qui conduisirent dans une famille belge celui qui prétendit toujours être le "fils aîné du dauphin et de la dauphine et avoir reçu de son grand-père, Louis Quinzième du nom, le titre glorieux de duc de Bourgogne", celui dont Noël Anselot a relaté avec bonheur la vie préfacée par Pierre Chaunu. Ce membre de l'Institut touche à notre sujet en écrivant : "II n'est pas besoin d'entamer le couplet cher à Mme Badinter d'un mépris ancien de l'enfant. Tout au plus nous avons noté [..] que la deuxième moitié du XVIIIe siècle fait évoluer en parallèle les débuts de la contraception et le flux de l'abandon. Contraception et sacrifice/abandon d'enfants marquent la fin du XVIIIe siècle". Et Chaunu, dont on connaît les combats, va au-delà du passé, en ajoutant à sa dernière phrase citée : "comme contraception et avortement stigmatisent le XXe siècle déclinant".

3. Dans le bouillon de la misère, le ferment des idées

Il y a la misère, certes, dans le tiers-monde contemporain. Il y a, comme il y a toujours eu, la licence et surtout, à son égard, un état de contraintes socio-morales. Il y avait, enfin, l'impossibilité de ce que nous appelions le planning familial fondé sur des techniques appropriées. Et, tous ces facteurs se combinant, les idées jouaient, au sein de la société ancienne, dans le sens du désintérêt de l'enfant. Mme Badinter ne possède pas le monopole de cette thèse. Elle est longuement exposée par un prêtre catholique, le P.Beraudy, en désaccord avec Pierre Chaunu sur les dates du changement de ces mœurs : "L'enfant était le grand absent de la famille. Souvent il restait en nourrice pendant plusieurs années. Dans les familles bourgeoises, ce séjour à la campagne pouvait durer près de dix ans [..]. Dans les familles pauvres, ceux qui avaient survécu à la petite enfance étaient placés dès avant la dixième année [..]. A cette absence physique de l'enfant correspondait une grande insouciance à son égard [..]. Le manque d'intérêt pour la vie de l'enfant était tellement ancré dans les mœurs que, loin d'être combattu par les moralistes, il était considéré comme la norme [..]. Les choses ont commencé à changer aux XVIIe et XVIIIe siècles. A cette époque, on apporta une attention plus grande aux enfants. C'est ainsi qu'on cessa d'avoir recours à deux des moyens radicaux qu'on utilisait pour s'en débarrasser : l'oppression et la suffocation".


4. L'"Exemple" de Montaigne et Rousseau

Des siècles barbares? Nous lisons Montaigne et Rousseau avec toute l'attention due aux humanistes qu'ils furent mais sans trop percevoir leur cynisme - au regard du XXe siècle - de pères de famille. Les Montaigne eurent six enfants dont un seul, une fille, atteignit l'âge adulte. Quant aux autres, il écrit sans s'attendrir : "J'en ai perdu, mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, du moins sans fâcherie". Lui aussi avait été considéré comme un être encombrant par ses parents : "Le bon père, que Dieu me donna, m'envoya, dès le berceau, nourrir au pauvre village des siens, et m'y tint autant que je fus en nourrice, et encore au-delà".
Bien plus près de nous - Montaigne est du XVIe siècle -Rousseau (1712-1778), tout en se défendant d'"être un homme sans sentiment, sans entrailles", confesse : "Mon troisième enfant fut mis aux Enfants-Trouvés, ainsi que les premiers, et il en fut de même des deux suivants [..]. Tout pesé, j'ai choisi pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l'être". Bien plus près de nous encore.., jusqu'au début du XIXe! "L'élève des enfants est l'industrie d'appoint des plus pauvres paroisses [..]. Les enfants mis en nourrice proviennent des villes [..], mais la plupart sont placés par des institutions qui recueillent les enfants illégitimes ou parfois légitimes abandonnés du département. Pitoyable commerce, cause d'une mortalité infantile élevée, propice aux mauvais traitements et aux abus, cette ressource fournit à des paroisses montagnardes, souvent misérables, l'indispensable rentrée d'argent qui permet de surmonter l'insuffisance des revenus agricoles".

5. Projection sur le présent

Assurément, chez, Montaigne et Rousseau, la détresse matérielle ne pèse pas atrocement sur leur conduite envers leurs enfants. Dès lors on peut mieux comprendre les réactions qu'engendrait la misère matérielle et morale, la misère noire des gens d'hier et qui doit être proche de celle rencontrée aujourd'hui dans le tiers-monde. Là-bas, en Amérique latine, un rédemptoriste répandait des paroles de consolation à l'intention d'une habitante d'un lépreux bidonville. Elle avait perdu plusieurs enfants et il la plaignait. Elle lui répondit : "Mais qu'en aurions-nous fait de tous ces enfants?".
Revenons chez nous, dans notre société dite d'abondance et de consommation? Lisons les faits divers qui relatent ce que l'on sait - seulement ce qui est connu - du sort qui parfois advient aux enfants. Dans une aimable revue dite pour femmes, Marie-Claire Pauwels extrayait du cours de la vie quotidienne ces scènes d'un film d'horreur "de ces derniers jours" : "huit enfants abandonnés par leurs parents ; quatre sont restés chez eux, dans une triste ville du Nord, sans nourriture, sans un sou ; quatre ont été semés sur la route du Midi, Petits Poucets transis, déshydratés, hébétés, dont le plus jeune a dix mois ; leurs parents voulaient voir le soleil! une mère a tué un nouveau-né croyant qu'il s'agissait du sien. Un bébé a été retrouvé dans une poubelle, le cordon ombilical enroulé autour du ventre..".
Nos ancêtres étaient-ils des monstres? Stassart n'avait-il pas raison de protester contre la suppression des tours? Marie-Claire Pauwels suggère une réponse à ces questions, rappelant que "dans les siècles passés, on abandonnait les bébés aux portes des églises, dans des paniers et habillés : un petit mot épinglé sur le bavoir les confiait à la bonté des passants..".


A. DEJARDIN(†)


L. della Robia, "Putto" de terre cuite
Florence, Hôpital des Innocents

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Dernière mise à jour : 21 janv 2012 | jm.quaresme@skynet.be

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