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Article Philippart

Enfants trouvés

Article de Monsieur Christian Philippart paru dans la revue "Le Guetteur Wallon"
n° 1-1991

Cet article est consultable à la bibliothèque communale de Namur, impasse des Capucins

LES ENFANTS PLACÉS À VEDRIN PAR L'HOSPICE SAINT-GILLES
(1807-1822)


En ce début du XIXe siècle, quantité de familles namuroises font partie di sous-prolétariat, se débattant dans un état d'extrême misère. Certains de ces foyers bien souvent en "surabondance d'enfants", se voient parfois contraints de le confier à une institution charitable ou bien encore de les abandonner dès leur naissance tantôt sous le porche d'une église, tantôt au coin d'une rue passante.
C'est en dépouillant les registres de l'Etat civil de Vedrin que nous avons trouvé traces du passage d'enfants recueillis par l'hospice Saint-Gilles et placés dans les villages périphériques de Namur. Dès lors, pourquoi ne pas s'interroger sur le devenir de ces "enfants trouvés", ces enfants que les familles, écrasées par les conditions économiques qui règnent à Namur tout au long du XIXe siècle, ne peuvent entretenir.

LE PAUPERISME

Les causes du paupérisme ont été longuement expliquées par Madame Jeanine Lothe dans son étude sur ce sujet. Il serait vain de vouloir condenser en quelques lignes cet ouvrage incontournable pour qui se penche sur la question préoccupante de la pauvreté au siècle passé. Aussi, nous en reprendrons les idées déterminantes.
La disparition du régime impérial sera à l'origine de cette longue crise de pauvreté. En cause, la fermeture du marché français qui privera les entreprises namuroises d'une grande part de leur marché d'exportation. Les usines namuroises vivent dès lors des moments difficiles. La coutellerie, la tannerie et la verrerie subissent la concurrence des entreprises anglaises, libérées, elles, du blocus continental. Le commerce périclite et un marasme économique s'installe dans la région. Le chômage apparaît sans que pour cela on ne mette en place un système efficace d'assistance pour cette frange de population si durement touchée. Quantité d'hommes et de femmes se retrouvent sans emploi et sans autres ressources que la mendicité.


Appelé initialement "Hôpital Notre Dame" ou "Grand Hôpital", il fut bâti sur les plans du frère Paul de Sainte-Thérèse en 1688. Ces bâtiments vétustes abritaient momentanément les enfants trouvés en attente de placement.

Certes, il existe bien des œuvres de bienfaisance qui, malgré leurs moyens limités, tentent de briser l'engrenage maléfique de la pauvreté. Hélas, que pouvaient faire leurs responsables face à un phénomène, qui les dépassait. N'épinglons que ces trois exemples afin d'illustrer l'ampleur de la crise. En 1810, la cotonnerie Bauwens emploie 400 ouvriers ; en 1816, elle n'en occupe plus que 50. En 1812, la sucrerie installée rue de Bruxelles compte une centaine d'emplois ; elle fermera ses portes en 1816. Enfin en 1820, les tanneries mettront les 3/4 de leur personnel au chômage.
La ville dont l'économie est centrée sur ce type de petites industries accuse le coup. En 1811, sur 16.000 habitants que compte Namur, 5000 dépendent des œuvres namuroises; en 1817, ils seront 8.400 à solliciter l'aide de ces généreuses sociétés.
Comme si cette situation économique ne suffisait pas, deux années de disette (1816, 1817) viendront encore, les prix grimpant, aggraver le sort de ces nombreuses familles issues de la couche populaire. Enfin... et conséquence des coupes sombres pratiquées par les guerres napoléoniennes, l'on assiste à une poussée démographique importante, - ce que les spécialistes appellent les naissances de compensation - rendant encore plus pénible le sort de ces familles "en surcharge d'enfants".

L'ENFANT, VICTIME DE LA PAUVRETE

Toutes ces causes induisent le même effet : une pauvreté de plus en plus poignante dans les couches sociales au départ déjà défavorisées. L'adulte peut se priver... se débrouiller... il n'en est pas de même pour l'enfant... que dire du nourrisson. Si l'adolescent trouve parfois un travail - travail pénible qui le prive bien souvent de sa dignité d'enfant - les benjamins n'auront d'autre solution que d'être confiés à l'Hôpital civil qui se chargera de leur avenir. Beaucoup de parents se résoudront à l'abandon, se promettant toutefois de reprendre leur enfant lorsque les jours seront meilleurs. Avant de les exposer sur le parvis d'une église ou au coin d'une rue passante, ils marqueront l'enfant de certains signes de reconnaissance afin d'envisager une éventuelle restitution : un papier épinglé sur le lange : "Vous l'apelerer Marie Ch..., elle ne pas batisé" ; parfois le choix du vêtement sera le signe distinctif : un bonnet noir avec une marque blanche ou encore des rubans roses cousus sur les manches d'une blouse seront des moyens de reconnaître leur progéniture.
Consciente de la gravité de la situation, l'autorité française avait tenté par l'installation d'un tour d'endiguer le phénomène. Hélas, cette création, loin de répondre à ce souhait, fut à l'origine de l'augmentation du nombre des abandons. Si de 1806 à 1812 (1812 : date de la mise en fonction du tour à l'Hospice Saint-Gilles), l'on ne dénombre que 146 renoncements par an, de 1813 à 1822 (1822 : date de sa suppression), l'on en déplore en moyenne 226 par an, et aux autorités de constater que "bien des jeunes filles venues des campagnes voisines viennent accoucher et retournent sans leur enfant".
Recueilli dans un premier temps par l'institution publique, l'enfant trouvé ou abandonné recevra un nom par les responsables de la maison hospitalière. Une loi du XI germinal an XI défend de donner des noms courants. C'est ainsi que l'on rencontre des enfants répondant au nom de Bellorophon, Capitrasse, Belleforet (... ) Watson ou bien encore Wagner. Nous en reparlerons. Il sera baptisé et gardé, le temps de trouver une famille qui le prendra en charge. Ces familles d'accueil sont choisies dans la périphérie namuroise : Vedrin, Flawinne, Malonne, Belgrade, Naninne, Wépion... Le placement à la campagne serait préférable au placement en ville. Quelles sont les motivations qui poussent les populations rurales à ce genre d"'adoption" ? Elles sont multiples et sont affinées par les différentes conditions sociales rencontrées : "Pour avoir une fille de 12 ou 13 ans pour surveiller ses propres enfants et pour aider au ménage" ; "la providence leur ayant refusé la douce satisfaction de donner l'existence"... Mais pour la plupart, c'est l'attrait d'une pension pourtant fort maigre et l'appoint financier que celle-ci peut représenter pour le ménage. En 1815, elle se chiffre à 11 centimes par jour pour les moins de 1 an, 10 centimes pour un enfant de 1 à 7 ans et 8 centimes pour ceux de 8 à 12.
Un accord est passé entre les contractants. La famille s'engage à nourrir, éduquer et instruire l'enfant. En contrepartie, elle recevra donc cette modeste pension ainsi qu'une layette et/ou un petit trousseau. Dès sa douzième année, l'enfant acquiert un autre statut. Il est confié gratuitement à la même famille (ou parfois à une autre) pour apprendre un métier. Comme il est susceptible de rapporter un éventuel salaire, l'Hospice Saint-Gilles ne juge plus nécessaire d'assister la famille adoptive. L'"orphelin", aux termes du règlement, n'est plus un enfant. Il sera lancé dans la vie traînant derrière lui son terrible handicap : le poids de la solitude et la particularité de sa situation que trahit trop souvent le nom dont il est affublé.


LE VILLAGE DE VEDRIN 1802-1822

A cette époque, Vedrin compte quelque 732 habitants. En 1806, la municipalité vedrinoise se voit adjoindre par décret impérial les communes de Berlacomine et de Rond Chêne jusqu'alors indépendantes. Pourquoi cette fusion ? On peut y voir de la part de l'administration française un souci de rationalisation car la commune de Rond Chêne dirigée par un maire et quatre échevins ne compte qu'une vingtaine d'habitants. Parmi les conseillers municipaux, trois ne savent pas écrire et les deux autres peuvent à peine signer leur nom ! En ce qui concerne Berlacomine, qui ne possède qu'une seule ferme sur son territoire, ce fut le censier - assurant lui-même la fonction mayorale - qui forma des vœux pour ce rattachement. Il fut donc entendu. L'entité est dirigée dans un premier temps par J. Lambotte qui sera remplacé en 1811 par Adrien de Montpellier. Les échevins, J. Massart, D. Delchambre, L. Lebeau, G. Delchambre, C. Rosomme, J. Lemineur et Th. Bilquin, l'assistent. Le garde champêtre, J. Lebeau, assure la tranquillité du bourg tandis que les curés Rase puis Debrout, depuis l'église de Frizet, veillent sur leurs ouailles. Enfin, l'instituteur, J. Bullo, tente de sortir tout ce petit monde de l'analphabétisme et, curieusement à cette époque pour un petit village, il y a déjà un pharmacien, Philippe Delchambre.
Le village a une implantation bien particulière. Deux hameaux d'une vingtaine de maisons chacun (Frizet et Rond Chêne) sont fort éloignés du centre réel du village et, paradoxalement, l'église desservant la communauté est située dans un de ces hameaux excentriques. L'infrastructure est bien développée. Vedrin est relié à chacun des villages limitrophes. Cependant, ce bon tissu vicinal n'implique pas une qualité de routes. Certains chemins de terre souvent mal empierrés, parfois recouverts par des scories du fourneau entravent la circulation des chariots... "étant impraticables vu la profondeur de leurs ornières et l'étroitesse de certains passages.
L'économie vedrinoise s'appuie tant sur la mise en valeur de la terre que sur une tradition industrielle : les mines de plomb. En effet, Vedrin n'est pas, à l'instar des autres villages voisins, essentiellement agricole. Son sous-sol riche en minerai fut exploité dès 1612 et donna bien vite du travail à une bonne partie de la population. L'on retrouve dans les actes de l'Etat civil quantité de souches vedrinoises occupées dans les mines de plomb :

Martin Delchambre fondeur de plomb
Daniel Delchambre
Jean Fr. Delchambre
Alexis Delchambre
Jean Bernard Delchambre
Augustin Alexis mineur
Joseph Paulet
Thomas Lebeau
Olivier Pinieur
Nicolas Dohet

et bien d'autres...
Des noms que l'on retrouvera tout au long du présent article lorsqu'il s'agira d'analyser les familles d'accueil.
Pour ce qui est de la culture, les défrichements successifs ont déjà dégagé +/- 250 hectares de bonnes terres et d'importantes fermes (Berlacomine, Frizet, Rond Chêne et Seilles) disséminées aux quatre coins de l'entité monopolisent la presque totalité de la production vivrière. De grandes pièces sont emblavées de froment, de seigle, d'avoine ou d'épeautre en blancs grains ou en marsage. La toponymie nous donne quelques renseignements sur l'ampleur de certaines de ces terres : aux 11 Bonniers, aux 3 Bonniers, aux Bonniers aux Cailloux.

LA POPULATION

Malgré les potentialités du village, la majorité de la population reste très pauvre. De très nombreuses familles tirent leur subsistance du seul revenu de la mine. L'on y dénombre à l'aube du XIXe siècle 123 emplois dont 96 mineurs et, en 1811, 342 ouvriers dont certains viennent des villages voisins. Ces mineurs sortent d'ailleurs d'une série de grèves revendicatrices au niveau de leur salaire. Hélas, ils ont dû reprendre le travail sans pour cela avoir eu gain de cause.
En ce qui concerne l'agriculture, il en est de même. La mise en culture des grandes terres nécessite une main d'œuvre abondante. Si de nos jours un champ d'un hectare (1 bonnier) ne représente plus guère de travail, il faut se reporter au XIXe siècle où la seule traction envisageable est la traction animale et où l'outillage n'a pas encore la spécificité que lui a conférée notre technologie moderne. Beaucoup de Vedrinois seront donc journaliers, se louant à la journée comme ouvriers de moissons, valets de ferme, valets de labours ou encore bergers. C'est-à-dire une gamme de professions ne nécessitant pas encore de qualification donc sous payées et ne procurant pas une stabilité financière vu le côté parfois saisonnier du métier.
Il reste alors la strate des artisans, charron, charpentier, scieur au long, maréchal-ferrant, tonnelier. Pour ne pas faillir à la tradition, Vedrin comptait également son lot de cabarets tenus, entre autres, par Ch. Rosome, Martin Delchambre, J. Hannot... et fournit en bière par Th. Bilquin, brasseur de son état.

LES NOURRICIERS

Vedrin, sans pour cela dépasser en nombre les adoptions de Flawinne ou Malonne est un des villages qui accueille le plus d'enfants de l'Hôpital civil. La liste des nourriciers est très longue. Les familles désirant prendre en charge l'éducation d'un enfant doivent se présenter auprès des responsables de l'établissement hospitalier munies d'un certificat de bonne vie et mœurs délivré par le curé ou le maire du village. Comme dans les précédents chapitres, on y retrouve les Jonet, Dohet, Clesse, Delchambre, Paulet, Lebeau, Alexis, Gouverneur..., et si la majorité ne prend qu'un enfant, certains en prennent plusieurs en même temps, deux voire trois, comme les Dussart, Dethy, Dohet...

I. Familles d'accueil


Alexis

Baufay

Blavier

Bilquin

Brasseur

Brugman

Cartiaux

Charlier

Châtelain

Clérin

Clesse

Cluis

Courtois

Dartet


Delcarte

Delchambre

Delhotte

Denis

Derinnes

Dethy

Dohet

Dombremont

Dubois

Dupont

Dussart

Dutrelle

Evrard

Fontenne


Gaillard

Galloy

Gaspart

Gérard

Godefrin

Godefroid

Goffaux

Gouverneur

Haie

Hannot

Hansotte

Hasse

Hébaire

Hotte


Hucorne

Hussin

Istace

Jonet

Kepenne

Lambert

Lazaron

Lebeau

Lecoq

Lefèbvre

Libert

Louait

Louette

Mabelle


Mallien.

Marc

Marchai

Marlier

Massart

Mathieu

Mathy

Nicolas

Oslet

Parmentier

Philippart

Pimpurniaux

Polet

Prévôt


Radelet

Rasse

Rinchard

Rosomme

Simon

Tilleux

Trémouroux

Watelet

Willemart


PRENDRE EN CHARGE UN ENFANT ABANDONNE OU TROUVE !

Philanthropie ou mercantilisme ? On ne peut, au vu des dépouillements actuels, donner une opinion sur Vedrin. Mais la littérature habituelle opterait pour la seconde hypothèse. Population pauvre, nous l'avons vu précédemment, qui trouverait dans l'adoption un moyen d'améliorer l'ordinaire d'un salaire trop bas. L'attrait d'une pension donc, ainsi que l'obtention d'une layette ou d'un petit trousseau éventuellement renouvelable, qui peuvent profiter à leurs propres enfants, seraient (et le conditionnel est de rigueur) les stimuli de leur conduite.

II. Composition de la layette ou du trousseau 1814-15-16

Layette pour
nouveau-né
Trousseau 1er
âge
Trousseau 2e
âge
3e âge
(garçons)
3e âge (filles)
2 langes d'étoffe 1 camisole de
laine
1 camisoles de
laine
1 habit dit
tonneau
1 juppe
3 draps de lin 2 chemises 4 chemises 1 gilet 1 corset
3 chemises 1 mouchoir 2 mouchoirs 1 pantalon 3 chemises
3 béguins 1 paire de bas 2 paires de bas 1 sarreau de
toile bleue
1 paires de
souliers
2 bonnets 1 paire de
souliers
1 paire de
souliers
2 chemises 2 paires de bas
2 petites
camisoles de
coton
2 bonnets 1 paire de sabots 1 paire de
souliers
2 paires de sabots
2 bonnets 2 paires de bas 2 bonnets
2 paires de
sabots
2 mouchoirs
1 casquette de
peau

A ce niveau, il semblerait utile d'émettre une remarque. Nous allons rencontrer tout au long de cet article une série d'arguments qui peuvent, au décompte final, faire pencher la balance pour l'une ou l'autre hypothèse définie quelques lignes auparavant. Comme ce n'est pas notre fait de porter un jugement, nous laisserons au lecteur le soin de se forger un avis.
Le profil du nourricier vedrinois correspond à celui défini dans l'étude de Madame J. Lothe, avec cependant l'une ou l'autre différenciation. L'âge moyen variant autour de la trentaine d'années, majorité de professions agricoles (journaliers) pour la plupart, sont les deux traits les plus ressemblants. Une variante cependant : quelques veuves, parfois très âgées, accueillent également des enfants, souvent des filles. Certaines familles ont perdu un nouveau-né et adoptent immédiatement un bébé afin qu'il puisse profiter du lait maternel. Ce fut le cas pour les Clesse, Roquini, Stormes, Gouverneur et d'autres encore.
D'autres font preuve d'un réel attachement et ne se préoccupent pas de la pension. A l'exemple de la famille Lebeau-Delchambre devant déménager pour s'installer à Saint-Hubert et qui demande de garder l'enfant. Ils viendront le présenter quand il faudra et seraient même d'accord de ne plus percevoir la pension.
Pourtant certains, mais cela est commun à tous les nourriciers du namurois, se plaignent de ce que les maigres pensions ne sont plus en rapport avec la "cherté des vivres" et, de plus, s'interrogent sur les retards apportés à les leur payer. Les pensions de 1814 ne sont pas encore versées en... 1817.
Les enfants placés sont visités annuellement par un inspecteur afin de surveiller leur état de santé tant physique que morale ainsi que les conditions matérielles dans lesquelles ils sont élevés. Chaque année, les parents nourriciers sont tenus de présenter leur "pupille". Cependant, et ceci dans le but d'alléger la tâche de leur inspecteur mais également pour avoir un contrôle plus régulier, l'administration de Saint-Gilles fait appel aux autorités locales. Ainsi, en 1817, le curé de Frizet reçoit-il la tâche de faire rapport "en nous dénonçant les abus qui existent ou pourraient exister à l'égard de la tenue des enfants" car il est de plus en plus fréquent que certains enfants "sont couverts de crasse, rongés de poux, puces et pustules". Si ce n'est pas le curé, c'est le maire que sollicite l'Hôpital Saint-Gilles. Le citoyen Lambotte (le maire) délègue son pouvoir à son adjoint, Philippe Delchambre (ce serait le pharmacien). Il devra "veiller sur les maisons où il y a des enfants en pension". Un seul cas litigieux concernant Vedrin est conservé dans les archives. Il s'agit d'une veuve dénoncée pour mauvais traitements envers des enfants placés et dont elle assure la garde. Elle réagit et se plaint amèrement "ce serait, écrit-elle, la mettre au tombeau que de lui reprendre ses enfants". Elle lance une pétition auprès de ses voisins pour les faire témoigner qu'elle ne manque à aucuns de ses devoirs.

LE POIDS D'UN NOM

Le choix de patronymes comme Allorio, Abakakan, Alzaber, Axionus relève d'une volonté de marquer ces enfants afin "d'empêcher ces enfants du hasard d'être confondus plus tard avec des descendants de familles honorables.., de maintenir la tache originelle, le sceau de l'illégitimité". Pourtant, une loi attirait l'attention des gestionnaires sur le fait "d'éviter toute dénomination propre à rappeler... " Enfants trouvés ou enfants abandonnés, tous traîneront pendant une ou deux générations le poids de ce nom. Ils attendront longtemps avant d'oublier le goût du malheur, le temps nécessaire avant que ne se banalise leur nom.
Si la plupart des enfants furent trouvés dans la ville ou déposés dans le tour, quelques-uns seront, eux, exposés dans la banlieue. En ce qui concerne Vedrin, nous n'en avons retrouvé que deux, l'un exposé aux Keutures, l'autre exposé sur la levée de Luxembourg. Ils seront tous deux appelés Jean de Vedrin et Pierre-Joseph de Vedrin. On peut comprendre cette disproportion entre les lieux d'expositions. Les passages sont moins fréquents sur les routes villageoises et, par conséquent, la découverte de nouveaux-nés plus aléatoire.

LES PLACEMENTS A VEDRIN DE 1807 à 1820

Issus d'un milieu médicalement affaibli, ayant dès le départ des carences alimentaires graves, placés dans des familles pauvres qui ne pouvaient par manque de moyens leur rendre une santé, ces enfants seront handicapés pour la vie entière... à condition pour eux d'échapper à la mort dans leur première année de vie. Nous aborderons cette mortalité enfantine dans un chapitre suivant.
L'analyse du graphique A. permet de dégager quelques constatations. La moyenne annuelle des placements étant de 26.4, on pourrait estimer à au moins 370 le nombre des enfants placés à Vedrin pour la période 1807-1820. Il faut cependant attirer l'attention sur le fait que cette estimation est minimaliste, car la moyenne ne tient pas compte, par manque d'informations, des années 1811, 12, 13 et 14, alors que l'année 1814 devait être un pic car, rien qu'en cette demi année, il y eut 19 placements. Si l'année 1818 présente un creux important, cela peut se comprendre par le fait que les populations viennent de vivre deux années consécutives de disette. Il faudra attendre d'ailleurs deux ans avant de revenir au niveau des années précédentes. Malgré cette estimation-plancher (370), ce volume d'adoptions est énorme proportionnellement à la population locale qui n'est, rappelons-le, que de 732 habitants. Population qui, en se basant sur la norme de 5 ou 6 individus par foyer ne serait constituée que de +/- 134 ménages. Si l'on excepte les familles jugées trop pauvres pour accueillir un enfant et les familles riches qui, elles, ne prennent pas de "pensionnaires", combien peut-il rester de famille d'accueil ? Les registres de l'Hôpital civil recensent quelques 90 souches vedrinoises, ce qui donnerait un taux de 66% ou presque 7 maisons vedrinoises sur 10 ! Enorme ! Tenant compte de ces mêmes dépouillements, l'on constate que la moitié de ces familles ne prendra en charge qu'un ou deux enfants durant cette période. Par contre, d'autres foyers accueilleraient 10 enfants, voire plus, entre 1802 et 1822.
Avant 1812, L'Hôpital civil plaçait aussi bien des enfants trouvés que des enfants abandonnés car la loi distingue deux catégories d'enfants. Quelle différence ? Enfants trouvés : enfants nés de père et de mère inconnus.
Enfants abandonnés : enfants nés de père et de mère connus, d'abord élevés par eux, puis abandonnés sans que l'on sache ce que les père et mère sont devenus ou sans qu'on puisse recourir à eux.
Conséquence de l'installation du tour de Namur, iI n'y aura plus, après 1812, que des enfants trouvés.


QUE DEVIENNENT CES ENFANTS ?

La mortalité est énorme surtout pour les enfants en placement. Une malnutrition permanente et un manque d'hygiène sont, en ce début du XIXe siècle, les responsables d'un état de santé déficient. Le terrain sera donc propice à la maladie et la "camarde" pourra emporter quantité d'impuissantes victimes. Les enfants les plus fragiles paieront un lourd tribut à la fossoyeuse surtout dans la première année de leur vie. Triste réalité que résume le tableau ci-contre:

Pour les enfants trouvés, le placement "n'est qu'un sursis de quelques semaines voire quelques mois", constatent les autorités. Cette première année est d'ailleurs fort critique. La mortalité infantile (et plus particulièrement cette néo-mortalité) est souvent responsable des pics du graphique. L'année 1814 en est une pénible illustration. Certaines familles compteront plusieurs décès dans la même année. Un foyer vedrinois voit en quelques mois ses trois pensionnaire" décéder à peine âgés de quelques jours ou quelques semaines.
Si la mort accomplit sa triste besogne dans les couches sociales défavorisées (profession : journalier - celle qui répond au profil du nourricier-), elle n'épargne pas non plus les familles socialement plus aisées. Un relatif confort qui engendre certainement un meilleur niveau d'hygiène ne constitue cependant pas une protection absolue contre ce fléau. Tout au plus peut-il en freiner la violence. La famille de Montpellier... et même le pharmacien perdent eux aussi des enfants en bas âge.
Une dernière remarque. Tout au long de ces années, on ne rencontre aucun pic de mortalité adulte particulièrement élevé, le maximum étant situé en 1819 avec 12 décès pour une moyenne de 3,1. Par contre, l'année 1817 est nettement sous la moyenne avec seulement 2 décès. On ne relève d'ailleurs aucun accident minier d'importance, alors que les conditions de travail étaient particulièrement .dangereuses. Et il n'y a que 4 Vedrinois sous les drapeaux napoléoniens dont le décès fut déclaré.
La comparaison entre les deux courbes (mortalité des enfants légitimes et des enfants placés) portées sur le graphique B. est difficile . Certains Vedrinois négligent de renseigner le décès de leur protégé aux autorités civiles de la municipalité, préférant prévenir l'institution namuroise. Il est d'ailleurs curieux de constater qu'avant 1807, aucun acte de décès ne concerne des enfants placés. Pourtant, ils étaient aussi nombreux et tout aussi fragiles.


Malgré cette restriction, on constate une surmortalité dans le chef des enfants de l'assistance (1813, 1816, 1817, 1819 mais surtout 1814, année pour laquelle on dénombre 23 décès d'enfants de l'Hospice pour 3 Vedrinois !)

1814 - LISTE DES DECES FAMILLES NATURELLES OU D'ACCUEIL
Pétronille A. Louis EVRARD journalier
Antoinette A. Philippe HUCORNE journalier
Héléna A. Louis EVRARD journalier
Antoine A. Emmanuel LEBEAU journalier
Hyacinthe A. Jean-Ph. EVRARD journalier
Henri A. Vve. Jean-Fr; DUSSART
Stanislas Alexis. 13 ans Fr. Ignace ALEXIS maçon
Charles D., 15 mois Hubert JONET journalier
Anna A., 1 mois Charles TILLEUX maréchal-ferrant
Praxide A. Jean-Jh. BRASSEUR journalier
Grégoire A. Hubert JONET journalier
Philippine A., 15 jours Théodore GOUVERNEUR . journalier
Marie A., 15 jours Thomas DUS ART journalier
Alexandrins A. , 1 an François POLET journalier
Céline A., qq. mois Jacques RASSE journalier
Marie A., 1 an Jean-Martin DETHY charpentier
Melchior B., qq. mois Thomas DUS ART journalier
Joseph A , 1 an Jean-Joseph HAIE (?)
Félix Delchambre. 8 ans Jean DELCHAMBRE
décès d'un adulte, 72 ans
Thérèse, 8 ans Nicolas SIMON journalier
Joséphine A., 8 ans Sébastien DUPONT journalier
Rosalie A., 1 an Philippe GOUVERNEUR journalier
J.-Marc Florent Delchambre. 1 an Jean-Joseph DELCHAMBRE
Mélanie Goffaux. 3 ans J. GOFFAUX tisserand
Edouard A., 6 mois Charles MATHY tisserand
décès d'un adulte, 32 ans
François A., qq. mois Charles MATHY tisserand
décès d'un adolescent, 17 ans
Louise A., 1 an Théodore GOUVERNEUR journalier
décès d'un adulte, 63 ans

*En gras : les enfants vedrinois.


Remarque : II est curieux de constater que le nom de la plupart des enfants placés à Vedrin par l'Hôpital civil Saint-Gilles commence par la lettre A. Cette remarque bien illustrée en 1814 se confirme pour les autres années.

A ces morts, il faut encore ajouter celle des enfants qui ont été reconduits à l'Hôpital civil. En effet, si le nourricier constate un délabrement de l'état de santé de son pupille, il peut le reconduire à Saint-Gilles où l'enfant pourra profiter d'un meilleur environnement médical. Beaucoup furent "reportés" pour reprendre l'expression en cours ! Ainsi, en 1818, si aucun enfant ne décède à Vedrin l'année du placement, 4 mourront à l'Hôpital civil. Epinglons l'exemple de cet enfant placé le 30 juillet, rapporté le 10 août et décédé ce jour-là. Il n'est pas le seul, il y eut beaucoup d'autres repris sous la pudique mention : "décédé le jour de son retour". (Voir tableau p. 11, colonne "DCD").
Si l'état de santé est la cause principale de ces retours, les problèmes de discipline en sont une autre. Certains enfants n'ont pas "plu (sic)" à l'adoptant.
Parfois, l'Hôpital civil reprend des enfants pour les restituer aux parents qui se sont manifestés. Leur sort s'étant amélioré, ils émettent "le souhait de reprendre leur progéniture". Plusieurs enfants de Vedrin seront rendus à leur mère qui s'est fait connaître. Ils retourneront dans leur vrai foyer, certains à Namur, d'autres à Jambes, Bruxelles ou bien Eprave. Une fois seulement, une mère vint reprendre son enfant sans que l'on sache ce qu'il en advint. L'épisode vaut la relation :
"La nommée S... O... épouse de E. H. domiciliée à Vedrin fait rapport à la Commission des Hospices civils de Namur que le 26 juin 1815, le secrétariat dudit Hospice a placé en nourrice chez elle le nommé (... ) enfant âgé d'environ un an et demi déposé dans le tour le 22 précédent. Que aujourd'hui 26 juin venant de Vedrin à Namur avec ledit enfant, elle fut arrêtée au pied de la Montagne du Moulin à Vent vers 9 heures et demie du matin par une femme allemande accompagnée de J. B. hospitalier de Saint-Gilles et en présence des gens de la maison dite la paresse que cette femme lui arracha l'enfant et s'en fut avec sans que la déclarante sache où elle est allée".
Quant à ceux restés à Vedrin, ils grandiront et pour la plupart atteindront leurs 12 ans. Ils seront alors placés en confiage (soit dans une autre famille soit dans le même foyer) pour apprendre un métier, (voir tableau, p. 11)
Le bilan général n'est guère positif : trop de décès, trop peu d'enfants repris par leur famille... des confiages parfois malheureux. L'exemple de la veuve Denis est intéressant à plus d'un titre. Tout en illustrant tous les cas d'espèce rencontrés par les nourriciers, il montre à souhait la fragilité de la solution du placement en milieu rural. Parmi les enfants qui lui ont été confiés, certains décéderont, un sera rendu à son père, deux rentreront à l'Hôpital civil, les autres seront confiés, après leurs 12 ans, à d'autres familles. Malgré son âge (68 ans en 1822), l'Hôpital civil lui confiera encore un enfant cette année-là. C'était certainement une preuve de confiance.

Christian PHILIPPART


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Dernière mise à jour : 21 janv 2012 | jm.quaresme@skynet.be

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