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Sa vie

Famille Vandermeir > Georges Vandermeir

Extraits des souvenirs de Ferdinand Vandermeir

Georges Vandermeir avait renoncé au métier d'agriculteur vers lequel eut dû tout naturellement le porter l'exploitation de ses parents et s'était dirigé vers la mécanique et le des­sin, branches pour lesquelles il avait des dispositions particulières et dans lesquelles il a, pendant toute sa vie, excellé. C'est au cours d'un stage qu'il faisait aux usines Wacquerenier à Tournai qu’il eut l'occasion de connaître la jeune modiste qu'était à ce moment ma mère, ouvrière de la maison de modes très connue à Tour­nai, la Maison Debève, et que se forma l'idylle qui fut à l'origine de ma naissance, deux ans avant le début de la grande guerre 1914-18.
C'est la présence à Gembloux des usines Mélotte, alors spécialisées dans la fabrica­tion de matériel agricole et plus spécialement des char­rues - dont 2 spécimens grandeur nature ornèrent d'ailleurs pendant de très nombreuses années le toit de l'u­sine, qui avait attiré mon père.Il se fixa donc à Gembloux au lendemain de son ma­riage en 1910, après avoir vécu un certain temps comme pensionnaire chez des habitants de la ville. Il fut parmi la petite poignée d'ouvriers qui composaient alors le personnel des usines Mélotte, lesquelles débutaient dans l'activité qui leur assura un grand essor et une grande réputation particulièrement entre les deux guerres.


De ce que, plus grand, j'ai entendu raconter par mon père, j’ai compris qu'à la suite de divergences de vues avec un chef d’atelier ou un ingénieur de l'usine Mélotte sous les ordres duquel travaillait mon père, à propos de perfectionnements techniques que celui-ci suggérait d'apporter à certains types de charrues fabriquées par l'usine, un différend sérieux éclata entre mon père et son employeur, suite auquel mon père, dont l’esprit inventif était sans cesse en éveil et qui avait déjà tête des idées très précises au sujet de deux nouveaux types de charrues - qu'il fit d'ailleurs breveter dans la suite - quitta Mélotte pour ainsi dire sur un "coup de tête", expression qu'il employa d'ailleurs lui-même, et décida de s'établir son propre compte pour exploiter lui-même ses brevets.

Ce qu’il fit en s'installant dans l'atelier attenant à la maison où nous habitions rue du coquelet. Au moyen d'avances importantes qu'il avait obtenues de ses parents à valoir sur sa part de succession, il acquit un matériel assez imposant et commença donc, fin 1913-début 1914, la fabrication des deux espèces de charrues qu'il avait conçues, dont l'une, spécialement destinée aux sols très rocailleux, était basée sur le principe du parallélogramme et dont je possède toujours le prototype entièrement réalisé par mon père strictement au l/50ème de la grandeur naturelle. Il comptait exporter ce dernier modèle de charrue entre autres vers la Sardaigne, où il connaissait un certain Mr Harzée, originaire de Gembloux je pense, et qui était en quelque sorte son agent dans ce pays. Je me souviens très bien encore, et ce sont là presque mes premiers souvenirs d’enfance, de l'aspect qu'avait cet atelier, et de l'emplacement du matériel qui y était entreposé : une grande forge, que j’adorais voir fonctionner, un tour qui, à mes yeux, était un monstre très mystérieux, de la grande forerie avec, à sa partie supérieure, un énorme volant, deux gros moteurs dont l'un au gaz pauvre, une enclume où le façonnement des pièces de fer sortant toute blanches du foyer de la forge me sidérait littéralement, de même qu'une énorme meule émeri crachant des gerbes d'étincelles comme une pluie d'étoiles, etc. Tout cela était, pour un gosse d'à peine 2 ans, un ravissement chaque fois je pouvais m’introduire dans l'atelier. Aidé d'un ou deux ouvriers, mon père y faisait tout, y compris la peinture en rouge vermillon des charrues fabriquées. Je revois encore, comme si c'était d'hier, la façon dont, d'une main légère et habile et en traînant une mince et longue touffe de poils de pinceaux trempés dans la couleur jaune, il terminait par un filet régulier le bord de la face arrière du soc et du versoir. Tout cela était pour moi un véritable émerveillement, et cette industrie se développait rapidement (une expédition d'une trentaine de charrues venait d'être faite vers la Sardaigne) lorsque s’abattit, en août 1914, la catastrophe qui allait paralyser totalement cette activité pendant plusieurs années et ruiner toutes les espérances de mes malheureux et courageux parents. L’expédition vers la Sardaigne, pour laquelle mon père avait engagé beaucoup d'argent, n'arriva - je crois - jamais à destination ; en tous cas, mes parents ne furent jamais indemnisés au titre de dommages de guerre.
Pendant toute la guerre, le ou les 2 ouvriers qu'occupait mon père dans sa petite industrie ayant été mobilisés, celle-ci resta inactive tout un temps dans l'attente de jours meilleurs. Ma mère continuait son métier de modiste, mais ce commerce se ressentit très rapidement des conséquences des événements. L'inactivité de mon père se prolongeant et les espoirs de pouvoir la reprendre ne se concrétisant toujours pas, mes parents décidèrent de remplacer le magasin de modes par une petite épicerie, qui fonctionna en fait pendant toute la durée de la guerre. Il fallait bien vivre et c'était là un pis aller, mais qui était devenu et restait de plus en plus nécessaire pour assurer la subsistance de la famille. !
Intervint alors une circonstance qui fut finalement la cause d'un changement radical d'orientation dans l'avenir de mes parents. Peu après la déclaration de guerre, un petit groupe de couteliers gembloutois était à la recherche d'un local pour y exercer son activité. Le doyen de Gembloux les ayant, par je ne sais quel hasard, patronnés dans cette recherche, fut amené de fil en aiguille à aborder mon père pour lui suggérer de louer, très momentanément, son atelier à ces Messieurs. Fort réticent et ayant toujours espoir de reprendre
son activité à très brève échéance, mon père refusa plusieurs fois, mais le doyen revenant toujours à la charge, mon père finit par céder à ses sollicitations et mit son local pour un temps relativement limité à la disposition des personnes en question. Mais il fallait pour cela qu'il évacuât son atelier, ce qu'il fit en faisant entreposer son propre matériel dans la petite avant-cour non couverte qui séparait cet atelier de la rue. Mal lui en prit, car les nouveaux occupants une fois installés s'y incrustèrent beaucoup plus longtemps que prévu à l'origine et quand finalement mon père, avec combien de difficultés, parvint à les en déloger, son matériel qui était resté pendant des mois exposé aux intempéries, avait subi de graves dommages. Et il n'y avait, au surplus, toujours aucun espoir de reprendre le travail avant longtemps.
Dans les dernières années de la guerre, un autre élément eut également une influence décisive sur le sort de mon père. Celui-ci
souffrit pendant plus d'un an de violents maux d'estomac qui l'astreignirent à un régime alimentaire draconien et l’obligeaient à de fréquentes consultations d'un spécialiste bruxellois vers qui il avait été dirigé par son médecin traitant.
Il se rétablit finalement, mais j'ai entendu souvent mon père
répéter à d'autres l'avis de son spécialiste : "Si vous voulez abréger vos jours, reprenez votre métier et continuez à respirer les fumées de forge et les odeurs d'atelier". Cette circonstance et l'impossibilité dans laquelle se trouvait mon père, à la fin de la guerre, de recueillir les capitaux importants qui lui eussent été indispensables pour remettre sur pied sa petite industrie, firent peu à peu germer dans l'esprit de mes parents l'idée de quitter la ville et d’aller vivre à la campagne, ce qu'ils firent en s'installant quelques mois après l'armistice, dans la belle maison de Sauvenière où j'ai passé mon enfance et toute ma jeunesse dans des conditions on ne peut plus heureuses.
Les semaines et les mois passant, mes parents avaient axé leur activité de commerçant plutôt sur les fruits, qui leur paraissait plus lucrative que la simple épicerie pour laquelle l'approvisionnement présentait de très gros problèmes. Mon père achetait donc de grosses quantités de fruits directement chez les producteurs en automne, les conservait en fruitiers pendant l'hiver, pour les revendre au printemps. A cette fin, il avait construit de vastes fruitiers en bois, qui occupaient pratiquement l'entièreté de l'atelier et qui étaient disposés de telle sorte qu'il y ait des couloirs où l'on pouvait circuler et qui permettaient d'extraire les fruits au fur et à mesure qu'ils mûrissaient pour les mettre en vente au magasin. Ces fruitiers avaient une hauteur telle que leur partie supérieure arrivait au niveau des deux planchers surélevés construits à l'une et l'autre extrémité de l'atelier et où mon père stockait les ma­tières premières et les pièces de rechange pour ses charrues.
Au-dessus des fruitiers était disposé en hiver un épais lit de feuilles mortes qu'on ramassait en quantité à l'arrière-saison et qui formait une bonne couche isolante pour protéger les fruits contre le risque de gel.

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Dernière mise à jour : 07 mai 2012 | jm.quaresme@skynet.be

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